Segolene Romier
17/05/2013 au 15/07/2013
1, place de Thorigny
75003 PARIS

Fly me baby


Quand on demande à l’artiste de quoi ses sculptures sont faites (dans quel matériau elles sont réalisées pour être si légères), elle répond en riant que c’est un secret. Nous ne saurons donc rien… si ce n’est qu’elle s’interdit tout modelage au profit de la taille directe (« soustractive ») dans des blocs de ce matériau mystérieux. On pense à l’énigme des statues de l’île de Pâques, encore que celles-ci soient fort lourdes…. Mis à part cette (considérable) différence de densité et d’échelle, la comparaison reste, semble-t-il, pertinente : incertitude sur les conditions techniques de réalisation,
hiératisme des personnages, caractère « mono matériau » des statuaires… Ségolène Romier sculpte de curieux petits personnages (presque) toujours immaculés et blancs : comme les anges, ces personnages n’ont pas de sexe. S’ils baissent leur pantalon, c’est pour exhiber une superbe paire de fesses, qui comme on sait, ne dit rien quant au sexe du personnage. Des anges, vraiment ? Certains de ces personnages, tout comme les anges, peuvent voler, ou plutôt rester suspendus en l’air à l’image des représentations (convenues) des ange(lot)s dans la peinture et la sculpture baroques. Or d’autres « personnages » comme la fusée (2m de haut), l’éléphant, etc. suggèrent une tout autre interprétation, qu’on pourrait qualifier de « fellinienne ». Mais oui, bien sûr : l’univers de Ségolène Romier tient bien plus du cirque que de l’annonciation. Vus sous cet angle, ses « petits » personnages font penser à des … clowns… La fusée « tintinesque » et surtout l‘éléphant y prennent place, comme naturellement… Mais du cirque il n’y a qu’un pas … au théâtre, enceinte de l’art dramatique (le cirque n’étant que le degré zéro du théâtre). Et c’est bien un théâtre (de marionnettes ?) que suggère le petit film « tourné », image par image, par l’artiste, avec l'aide d'un réalisateur Antonin NICLASS. Les personnages s’y animent, ils nous content une histoire dont ils
sont eux-mêmes les protagonistes… quoi de plus théâtral ? Qu’on ne s’y trompe pas : embusqué sous le chapiteau, ou plutôt sous les tréteaux, c’est de l’homme (être humain) qu’il s’agit, c’est la comédie humaine que l’on joue ici. Comme dans Lulu de Berg, la « ménagerie », domptée par « le génie humain », dévoile ce ressort de l’homme qu’est la séduction. Pourquoi les « créatures » de
Ségolène Romier nous séduisent-elles ? Parce que nous voulons être séduits ? parce que le désir est insatiable ? Peut-être, mais surtout parce qu’elles nous renvoient notre image, ou plutôt parce qu’elles nous rappellent notre condition, démultipliée à l’infini. Ces « créatures » sans visage, (potentiellement) innombrables, représentent l’Humanité tout entière. Leur caractère angélique n’est qu’une dérision.